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Résister par la scène: «Bighad El Nazar», quand les corps meurtris réinventent la vie

Résister par la scène: «Bighad El Nazar», quand les corps meurtris réinventent la vie
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Par AlAhed - Sarah RAAD

Au cœur battant de Beyrouth, là où les tragédies de la vie quotidienne se mêlent à une volonté indomptable, le Théâtre al-Madina, situé dans la rue Hamra, abrite un spectacle hors du commun qui extrait la tragédie de ses carcans traditionnels pour placer le spectateur face à la réalité brute de l'être humain.

«Bighad El Nazar» (Malgré tout), cette œuvre n’est pas une simple pièce de théâtre éphémère ; c’est un document vivant sur la résilience et la guérison par l'art, ainsi qu'un témoignage visuel et psychologique de la capacité de l'âme humaine à renaître des cendres de la guerre.

De la cruauté de la blessure à l'immensité de la scène

La genèse de ce spectacle trouve ses racines dans l'un des épisodes les plus sombres et douloureux de l'histoire libanaise moderne: le massacre des bipeurs explosifs en septembre 2024, qui a fait des milliers de blessés, touchant principalement les yeux et les membres. C’est de cette tragédie qu'ont surgi, sur la scène, des hommes et des jeunes ayant perdu la vue ou un membre, aux côtés d'une jeune femme ayant perdu un œil, et de figures marquantes telles que l'athlète international Ahmad Tala, amputé d'une jambe.

Résister par la scène: «Bighad El Nazar», quand les corps meurtris réinventent la vie

Ces jeunes, dont la grande majorité n'avait aucune expérience théâtrale préalable, se sont transformés — grâce à un entraînement rigoureux et à l'encadrement de la metteuse en scène Dr Sara Kassir, conteuse et fondatrice du «Centre al-Daira» (Le Cercle, spécialisé dans les arts du théâtre et de la performance à Beyrouth) — en narrateurs de leur propre vécu.

Évoquant la philosophie du projet et sa vision artistique, Dr Sara Kassir affirme que le théâtre, ici «ne regarde pas ce que nous avons perdu, mais bien ce qui reste en nous». «Nous avons veillé à ce que le blessé ne soit plus un objet de pitié, mais l'auteur de sa propre histoire et un acteur à part entière, en faisant de la dramathérapie non seulement un outil de guérison, mais aussi un acte artistique qui brise l'image stéréotypée du handicap.»

Cette approche a permis de faire sortir l'œuvre du cercle du «théâtre caritatif» pour l'inscrire dans une dimension bien plus profonde: un théâtre du témoignage et de la résilience, et non de la pitié.

Résister par la scène: «Bighad El Nazar», quand les corps meurtris réinventent la vie

Le projet a vu le jour grâce au soutien de l'Union européenne et de la Fondation allemande Berghof, en collaboration avec l'association «Tamkeen for Independent Living».

L'humour noir: Une technique de guérison et de survie

L'une des caractéristiques les plus marquantes de «Bighad El Nazar» est son rejet total des clichés et des discours politiques directs. Les comédiens ne «jouent» pas la tragédie ; ils la revivent sur scène avec une honnêteté poignante, en maniant l'humour noir comme une arme redoutable contre le désespoir.

C'est ici que les émotions du public entrent en résonance avec la proposition artistique, à l'instar de Mme Mariam Haidar (suivant de près la scène culturelle), profondément touchée par la performance: «Je ne m'attendais pas à voir une telle énergie positive émanant de personnes ayant frôlé la mort et subi des blessures si graves. Le spectacle nous a arraché des larmes, mais il nous a aussi fait sourire et applaudir avec un respect sincère. Ce n'est pas du théâtre caritatif, c'est de l'art de haute voltige qui célèbre la vie.»

Résister par la scène: «Bighad El Nazar», quand les corps meurtris réinventent la vie

Ce rire salvateur, né de soi et tourné vers soi, n'est en rien une moquerie de la douleur ; il s'agit d'une technique consciente de guérison et de survie. Une scène poignante et pleine d'autodérision illustre cela, lorsqu'un des protagonistes demande sa chaussure à sa mère, et que celle-ci lui répond qu'elle ne trouve que «la deuxième», ce à quoi il rétorque qu'il n'a qu'une seule jambe, l'autre ayant été emportée par une mine terrestre.

Cette rébellion face à la figure de la victime brisée touche profondément le public. Rami, un jeune spectateur, partage son ressenti: «Ce qui m'a le plus marqué, c'est la façon dont ils abordent leur handicap avec une ironie tendre et assurée. Quand le blessé rit de sa propre réalité, il coupe l'herbe sous le pied de tous ceux qui le regardent avec pitié. Nous avons tous eu le sentiment d'assister à des performances de véritables héros qui redéfinissent le sens de la virilité et de la résistance.»

Des instants suspendus qui interpellent la conscience et la scénographie

Les moments forts se succèdent tout au long du spectacle, mais l'image qui s'est gravée à jamais dans la mémoire du public est incontestablement celle de l'enfant malvoyant avançant à pas assurés sur des chaises. Ici, les chaises cessent d'être de simples accessoires scéniques pour devenir un chemin et une mémoire, et aller d’avant devient un message clair et sans équivoque: la vie continue.

Résister par la scène: «Bighad El Nazar», quand les corps meurtris réinventent la vie

Cette scénographie poétique s'appuie sur des tissus blancs tendus du sol vers le haut, créant un contraste visuel saisissant qui dépouille la couleur blanche de ses connotations funèbres pour en faire un espace de création de sens au cœur des ruines, en opposition avec les vêtements noirs des acteurs, le tout sublimé par des notes de piano et de trompette jouées en direct, insufflant au spectacle une vitalité palpitante.

Contrat moral

À la tombée du rideau, la salle du Théâtre al-Madina a éclaté en une longue ovation debout, avec des applaudissements nourris qui ont dépassé les 15 minutes. Ces acclamations n'étaient pas de simples civilités artistiques ; elles constituaient un contrat moral tacite entre une salle aux mains enflammées et des artistes ayant forgé, à partir de leurs corps meurtris, un phare d'espérance.

Résister par la scène: «Bighad El Nazar», quand les corps meurtris réinventent la vie

L'accueil réservé à cette œuvre par le Théâtre al-Madina et sa directrice émérite, Nidal al-Achkar, au milieu des crises accablantes que traverse le Liban, confirme une fois de plus que la culture dans ce pays reste le dernier rempart de l'identité et de la vie.

«Bighad El Nazar» n'est pas seulement une pièce évaluée selon les critères de la critique académique traditionnelle, c'est un document humain intemporel prouvant que le théâtre, lorsqu'il s'affranchit des carcans des slogans, redevient l'expression la plus pure de l’identité véritable de l'être humain.

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