Guerre contre l’Iran: Pourquoi les alliés de Washington se tournent vers Téhéran
Par Mohammad Mammoud*
Huit mois après le déclenchement de la guerre menée par les États-Unis et «Israël» contre l’Iran, de hauts responsables saoudiens, pakistanais et turcs sont arrivés à Téhéran, le 26 octobre, pour discuter de la sécurité régionale. Leur visite soulève une question à laquelle les bilans militaires ne peuvent répondre : que se passe-t-il lorsque la première puissance militaire mondiale échoue à imposer sa volonté politique ?
Le ministre saoudien de la Défense, Khalid ben Salmane, le chef de l’armée pakistanaise, Asim Munir, et le chef des services de renseignement turcs, Ibrahim Kalin, sont arrivés à Téhéran pour participer aux discussions sur la sécurité régionale. Leurs pays sont associés à l’Alliance de La Mecque, présentée comme un dispositif de défense. Bien qu’aucun accord officiel n’ait été conclu à l’issue de la réunion, ces partenaires de Washington ont discuté de sécurité avec le pays que les États-Unis avaient cherché à isoler.
Des destructions militaires, mais une capacité de résistance stratégique
Washington et «Israël» ont infligé d’importants dégâts aux infrastructures iraniennes, sans pour autant parvenir à soumettre politiquement Téhéran. Dans Foreign Policy, Kenneth Pollack, ancien analyste de la CIA, a estimé que la guerre n’avait pas éliminé la capacité de l’Iran à menacer les économies du Golfe. Son analyse illustre la différence entre supériorité militaire et succès stratégique : un adversaire peut subir de lourdes pertes tout en conservant la capacité d’imposer un coût à ses ennemis.
Le détroit d’Ormuz illustre concrètement cette distinction. Le blocus naval américain des ports iraniens n’a pas empêché Téhéran de maintenir ses prétentions sur cette voie maritime stratégique. La capacité de l’Iran à perturber le trafic maritime international et les exportations énergétiques continue de peser sur les économies du Golfe, lui conférant un levier considérable malgré huit mois de guerre.
Les limites de la protection américaine
Depuis des décennies, Washington justifie sa présence dans le Golfe par sa promesse de protéger ses alliés régionaux. Les bases américaines, les systèmes avancés de défense aérienne et les milliards de dollars consacrés aux achats d’armes ont contribué à entretenir cette garantie. Pourtant, la guerre en a révélé les limites : les attaques iraniennes ont montré que même les systèmes de défense les plus sophistiqués ne pouvaient ni protéger totalement les infrastructures ni empêcher les perturbations du commerce et de l’approvisionnement énergétique.
L’Arabie saoudite doit également tenir compte des risques d’une extension de la confrontation, notamment dans le contexte des tensions avec le mouvement yéménite Ansurallah. Cette situation soulève une question délicate pour Riyad : quelle protection Washington peut-il garantir si une nouvelle attaque américaine contre l’Iran expose les installations saoudiennes à des représailles ? Un dialogue direct avec Téhéran pourrait contribuer à réduire ce risque, plutôt que de laisser Riyad se préparer uniquement à en subir les conséquences.
La vision régionale de Téhéran gagne du terrain
Depuis des années, l’Iran défend la mise en place d’un système de sécurité régionale limitant les ingérences extérieures, en particulier la domination américaine. Les partenariats militaires de Washington ont longtemps restreint l’attrait de cette proposition. Toutefois, la réunion du 26 octobre laisse entrevoir une possible évolution des calculs régionaux. Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaïl Baghaï, avait présenté les discussions comme un possible point de départ pour un tel cadre. Ses propos revêtent une importance particulière puisque l’Arabie saoudite, partenaire de longue date des États-Unis, prenait désormais part à cette réflexion.
Les implications de cette rencontre ont également retenu l’attention d’observateurs «israéliens». CNN a cité Danny Citrinowicz, ancien haut responsable du renseignement militaire «israélien», qui a interprété la réunion comme une reconnaissance du rôle central de l’Iran dans la région. Son analyse souligne l’influence politique que Téhéran conserve malgré la guerre.
Washington menace, ses partenaires négocient
Le président Donald Trump a menacé à plusieurs reprises de lancer de nouvelles frappes contre l’Iran. Mais les avertissements de Téhéran, qui promet de riposter contre les bases américaines, les infrastructures du Golfe et les intérêts économiques régionaux, ont accru les risques d’une nouvelle confrontation.
Chaque nouvelle menace de Washington fait planer la possibilité de représailles susceptibles d’étendre les destructions bien au-delà de l’Iran et de placer directement les partenaires régionaux des États-Unis dans la ligne de mire. Le fait que les dernières menaces de Trump n’aient pas été suivies de nouvelles frappes souligne les contraintes auxquelles se heurtent les calculs militaires américains. Dans le même temps, la capacité de riposte iranienne incite l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie à rechercher une solution diplomatique.
Plutôt que d’attendre une nouvelle attaque américaine susceptible de menacer leur sécurité et leurs économies, les trois pays se sont rendus à Téhéran pour explorer les moyens d’empêcher une nouvelle escalade. Le Pakistan aurait pris l’initiative de cette réunion, tandis que la participation de la Turquie témoigne de son propre intérêt pour la stabilité régionale. Leurs démarches diplomatiques illustrent ainsi la manière dont les capacités de dissuasion de l’Iran peuvent influencer les décisions de gouvernements qui se sont traditionnellement appuyés sur la protection militaire américaine.
Le coût stratégique de la guerre
La guerre a mis à l’épreuve la crédibilité de Washington auprès des pays qui comptaient sur ses garanties de sécurité. L’Iran affirme exercer un contrôle accru sur le détroit d’Ormuz, menaçant le trafic maritime mondial et contribuant à la hausse des coûts énergétiques. Dans le même temps, les gouvernements du Golfe ont vu leurs infrastructures attaquées malgré les milliards dépensés pour bénéficier de la protection américaine.
Au lieu d’affaiblir la position régionale de l’Iran, la guerre a mis en évidence les limites de la capacité des États-Unis à protéger leurs alliés et à imposer leurs exigences politiques. Huit mois après le début du conflit, ces mêmes partenaires se rendent à Téhéran pour discuter de la sécurité régionale, alors que la guerre a révélé les limites des garanties américaines.
C’est là que réside le renversement stratégique défendu par cette analyse : l’Iran a renforcé son influence et ses moyens de pression, tandis que les États-Unis ont payé le prix de la guerre en matière de crédibilité, de stabilité économique et de capacité à peser sur l’ordre régional.
*Traduit de l'anglais (original)
Comments
