Pourquoi les Yéménites pleurent-ils sayyed Nasrallah comme l’un des leurs ?
Par Assia Husseini
En 2015, au début de l’opération «Tempête décisive» et de la guerre contre le Yémen, le secrétaire général du Hezbollah, le martyr Sayyed Hassan Nasrallah, a annoncé publiquement son soutien au Yémen et dénoncé l’agression dont il faisait l’objet. Cette prise de position est restée dans la mémoire de nombreux Yéménites. Au deuxième anniversaire de son martyre, les Yéménites sont profondément touchés, leur relation avec Sayed Nasrallah révèle un attachement déjà ancien, même avant qu’il ne se positionne à leurs côtés.
Dans les témoignages que j’ai recueillis, comme dans les textes écrits par des Yéménites à son sujet, une réponse revient : ils le connaissaient avant la guerre contre le Yémen. Ils le connaissaient à travers ses discours, ses positions, les victoires de la résistance au Liban en 2000 et en 2006, et cette voix qu’ils attendaient à des moments importants. Puis sa prise de position sur le Yémen a rendu cette relation plus personnelle : ils ont senti que l’homme qu’ils aimaient de loin se tenait désormais à leurs côtés, au moment où ils traversaient une épreuve.
«Nous avons grandi avec lui»
Le journaliste Taleb al-Hassani dit : «Depuis les années 1990, nous avons grandi avec Sayyed Nasrallah. Il n’est pas une personnalité que les Yéménites ont découverte soudainement en 2015. Il était présent dans la vie de toute une génération qui suivait ses discours et connaissait ses positions. Les jeunes engagés dans le mouvement Ansarullah lui étaient très attachés».
Selon al-Hassani, les sentiments d’une partie de la population mêlaient respect religieux, respect national et admiration pour sa personnalité, ses discours, sa présence et sa position face à «Israël». Il affirme que «son influence au Yémen dépassait les appartenances religieuses : il avait des admirateurs parmi les sunnites, les chiites, les zaïdites et les soufis». À ses yeux, «c’est l’une des particularités de la relation des Yéménites avec lui : sa place ne se limitait pas à un seul groupe.»
Al-Hassani rappelle un autre aspect de cette relation, lié aux conférences de Sayyed Hussein Badreddine al-Houthi, devenues par la suite des textes étudiés au sein du mouvement. Il explique que Sayyed al-Houthi a cité Sayyed Nasrallah par son nom parmi un petit nombre de personnalités dont il parlait avec une grande estime. Pour al-Hassani, cette présence ancienne aide à comprendre l’attachement des jeunes du mouvement à Sayyed Nasrallah et le lien que certains d’entre eux font entre cet attachement, leur sensibilité et leur engagement religieux.
Mais al-Hassani distingue l’attachement qui existait avant la guerre contre le Yémen de ce que la position de Nasrallah, en 2015, y a ajouté. Il dit : «Nous aimions Sayyed Nasrallah et nous nous sentions déjà très proches de lui. Mais sa position sur le Yémen a ajouté à cette relation quelque chose qu’il est difficile de décrire.» Lorsqu’il a essayé de se rappeler ses paroles sur les Yéménites, l’émotion l’a submergé. Il s’est arrêté plusieurs fois et s’est excusé de ne pas pouvoir continuer sans pleurer. Il m’a confié avoir enregistré son témoignage à plusieurs reprises, puis effacé les enregistrements parce qu’il n’arrivait pas à retenir ses larmes.
Ses pleurs n’avaient rien de passager. Depuis le martyre de Sayyed Nasrallah, m’a-t-il dit, il n’arrive plus à écouter ses discours ni à regarder ses images. Il avait une photo de lui chez lui, il l’a cachée dans un tiroir de sa bibliothèque parce qu’il lui était devenu douloureux de la voir. Il a écrit sur lui, mais il évitait d’en parler à voix haute et refusait les invitations des radios qui souhaitaient l’interroger. Le témoignage qu’il m’a donné était la première fois qu’il parlait de lui depuis son martyre. Selon lui, cette difficulté à parler n’est pas seulement la sienne : beaucoup de jeunes qu’il connaît ressentent une douleur semblable.
Une génération qui échangeait ses discours sur des CD
Le témoignage de l’analyste politique yéménite Ahmad al-Mouayyad éclaire, lui aussi, l’influence de Sayyed Nasrallah sur une génération qui a grandi avant l’essor des plateformes numériques. Il raconte que plusieurs générations ont appris à aimer cet homme et ont suivi ses discours et ses positions parce qu’elles voyaient en lui un dirigeant sincère dans ses paroles et fidèle à sa cause. Selon lui, les gens s’attachent à un dirigeant lorsqu’ils ont confiance en sa sincérité, le jugent honnête et reconnaissent dans son projet des valeurs qu’ils respectent.
Il s’arrête sur la démarche de Sayyed Nasrallah, qu’il décrit comme une démarche de résistance à l’occupation. À ses yeux, Sayyed Nasrallah a associé ce choix au souci de ne pas porter atteinte aux autres composantes de la société libanaise. Quant à sa relation avec l’Iran, al-Mouayyad l’explique par une communauté de positions, de causes et de méthodes. Il y voit la prolongation d’un projet de lutte contre le colonialisme et l’occupation porté par des mouvements arabes au cours des décennies précédentes. C’est sa lecture politique de cette relation, et l’une des raisons de son admiration pour le parcours de Sayyed Nasrallah.
À ses yeux, la crédibilité était l’une des principales qualités de Sayyed Nasrallah : il ne promettait pas aux gens ce qu’il ne pouvait pas accomplir et ne leur présentait pas des rêves sans rapport avec ses moyens d’action. Pour ceux qui l’aimaient, ses discours n’étaient donc pas des paroles aussitôt oubliées. Ils ont vu les résultats obtenus par la résistance au Liban, jusqu’à la libération du Sud en 2000, et cela a renforcé leur confiance en lui. Al-Mouayyad estime aussi que ses paroles exprimaient ce que pensaient et ressentaient de nombreux habitants du monde arabe et musulman.
Al-Mouayyad passe ensuite de l’influence de Sayyed Nasrallah sur le public à celle qu’il a exercée sur les personnes rassemblées autour de la résistance au Liban. Selon lui, ses longues années à la tête du mouvement ont contribué à former une génération prête à faire des sacrifices. La ténacité des familles qui ont perdu leurs maisons et leurs enfants en est une preuve. Il décrit des personnes fidèles à la résistance malgré les pertes subies et les tentations de s’en détourner. Selon lui, lorsqu’on rencontrait des membres de cette génération, on disait : «Ce sont les gens de Sayyed Hassan Nasrallah , et l’estime pour lui et pour son projet grandissait.
Au Yémen, al-Mouayyad se souvient d’une scène précise, en 2004 et 2005. Il était jeune et connaissait des membres d’Ansarullah dont certains ont ensuite occupé des postes de direction. Il raconte qu’ils avaient souvent avec eux des CD contenant les discours et les conférences de Sayyed Nasrallah. Ils les échangeaient et parlaient d’un discours qu’ils avaient écouté ou d’une conférence qui les avait marqués. Son éloquence, sa façon d’exposer ses idées et sa présence les attiraient. Mais, selon al-Mouayyad, l’influence la plus profonde venait de leur conviction qu’il disait ce qu’il pensait et agissait en accord avec ses paroles.
C’est pourquoi, lorsqu’il parle du martyre de Sayyed Nasrallah, al-Mouayyad revient à ces années où ils avaient appris à le connaître. Il dit que sa disparition a été un immense choc et qu’elle a plongé les gens dans une profonde tristesse. Il décrit deux sentiments difficiles à séparer : la fierté qu’ils associent à sa mort en martyre et la douleur de l’avoir perdu. Selon lui, de nombreux Yéménites voyaient en Nasrallah un «père spirituel» de l’idée de résistance et de la fidélité à ses principes. Son absence leur a donc été douloureuse, comme elle l’a été pour ceux qui l’aimaient au Liban et ailleurs. Il estime toutefois que son influence restera présente dans la poursuite du chemin et des objectifs auxquels il avait consacré sa vie.
«Nos cœurs étaient avec lui»
Dans un texte écrit par le journaliste Moustafa Amer, la relation des Yéménites avec Sayyed Nasrallah apparaît à travers des souvenirs personnels. Amer revient au début des années 2000, lorsqu’il était encore un garçon. Il voyait la faiblesse et les défaites dans la région et se demandait où trouver la dignité, la fierté et la sincérité dont il lisait le récit. Il raconte que Sayyed Nasrallah était alors, pour lui, la preuve vivante que ces valeurs n’appartenaient pas seulement au passé et qu’il existait encore des personnes pour les porter.
Amer accorde une place particulière à la victoire de 2000 dans ses souvenirs. Elle est arrivée, écrit-il, «au milieu d’une mer de défaites», à une époque où les concessions et les revers dominaient la scène arabe. Pour lui, la victoire au Liban n’était donc pas une nouvelle qui concernait seulement les Libanais : elle apportait de l’espoir à une génération arabe qui cherchait des raisons d’y croire à nouveau.
Il revient ensuite à juillet 2006. Il se souvient d’être assis avec son père, ses oncles maternels et ses frères devant la chaîne Al-Manar, à suivre la guerre ensemble. Dans sa mémoire, ces images se mêlent encore à la poésie et aux nouvelles des combats. Il écrit : «Au Yémen, nos cœurs étaient avec lui.» Ils suivaient un homme qui combattait au Liban et avaient le sentiment que ce qui se passait là-bas les concernait eux aussi, malgré la distance et malgré leur impossibilité de se tenir à ses côtés autrement que par le cœur.
Mais le 27 mars 2015 occupe une place différente dans son texte. Ce jour-là, écrit Amer, les Yéménites avaient le sentiment d’être «seuls, sans frère pour les soutenir», et Sayyed Hassan Nasrallah s’est tenu à leurs côtés. Il raconte que Sanaa a pleuré ce jour-là, «ni par peur de la guerre ni par faiblesse», mais parce qu’une voix avait annoncé son soutien au Yémen à ce moment précis. Pour lui, une boucle se refermait : les Yéménites, dont les cœurs étaient avec Sayyed Nasrallah pendant la guerre au Liban, l’ont trouvé à leurs côtés lorsque la guerre est arrivée dans leur pays.
À la fin de son texte, Amer ne se contente pas de rappeler le passé. Il dit voir Sayyed Nasrallah chez nous, au Yémen et «dans les montagnes de Marran», comme il le voit à Gaza, en Irak et en Palestine. Il ne parle pas d’une présence physique, mais de l’influence d’un homme qu’il croit retrouver dans les lieux et les actes qui prolongent les valeurs qu’il admirait chez lui. Il le voit comme un chef et comme un soldat, comme un seul homme et comme des milliers, puis des millions. Son image se prolonge jusqu’à la prière dans une Jérusalem libérée.
Ces témoignages n’emploient pas les mêmes mots et ne racontent pas les mêmes souvenirs, mais ils suivent un même chemin. Sayyed Nasrallah était présent dans la vie de nombreux Yéménites avant de parler du Yémen : dans les maisons qui suivaient la guerre de juillet 2006, parmi les jeunes qui échangeaient les enregistrements de ses discours, et dans l’esprit de ceux qui voyaient dans les victoires de la résistance une raison d’espérer. Puis sa prise de position en 2015 a rendu ce lien encore plus proche.
Ainsi, au deuxième anniversaire de son martyre, ces Yéménites ne parlent pas seulement d’un dirigeant qu’ils ont connu à travers les journaux télévisés. Ils parlent d’une voix qui a accompagné leur jeunesse et d’un homme qui s’est tenu à leurs côtés lorsqu’ils se sentaient seuls. C’est ce qui permet de comprendre les larmes de Taleb al-Hassani, le souvenir d’Ahmad al-Mouayyad, et les mots de Moustafa Amer sur Sanaa qui a pleuré en entendant sa voix. Leur attachement existait avant sa prise de position sur le Yémen, une position qui a ensuite trouvé une place profonde dans leur mémoire.
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